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Le milieu Littéraire

Paul Claudel

 

Le Vézelay du xxe siècle a aussi « ses » écrivains, dont plusieurs ont pu se croiser sans forcément se « rencontrer » vraiment ; beaucoup n'étaient là que dans la discrétion, pour trouver sur la colline, ou auprès d'elle, retraite et inspiration.

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René Char

Certains ne furent que de passage, comme les poètes compagnons des peintres que recevaient les Zervos : René Char (1907-1988) ou Paul Eluard (1895-1952) dateront des œuvres ou des correspondances de Vézelay. « Je tiens René Char pour notre plus grand poète vivant », écrivait Albert Camus ; nourrie de son pays de la Sorgue, du surréalisme et de la Résistance, son œuvre est en effet majeure pour notre temps. éluard, lui, fortement impliqué dans le mouvement Dada puis dans le surréalisme, accorde une grande place dans son œuvre à ses engagements politiques (communisme, résistance, anticolonialisme). En 1942, il se réfugie dans la maison des Zervos de la Goulotte ; avec Vézelay pour horizon, c'est là que, selon certains, il aurait écrit le fameux poème Liberté, parachuté sur la France par l'aviation anglaise. Peut-être aussi se rapprocha-t-il alors des maquis résistant dans la région.

Il est intéressant de noter que c'est avec René Char qu'Yvonne et Christian Zervos, organisant en 1947, au Palais des papes d'avignon, une importante exposition (Picasso, Braque, Matisse...), font appel à Jean Vilar pour des représentations théâtrales : c'est l'amorce du futur Festival d'Avignon.

Clin d'œil du destin, on jouera alors une pièce de Paul Claudel (1868-1955). Le diplomate et écrivain vint plusieurs fois à Vézelay chez Romain Rolland, sans jamais abandonner l'espoir – mais en vain – de convertir le prix Nobel au catholicisme... Claudel avait aussi installé à Vézelay la fille qu'il avait eue, encore célibataire, d'une liaison avec Rosalie Scibor-Rylska, d'origine polonaise, épouse de Francis Vetch, rencontrée en 1901 sur le bateau qui l'emmenait en Chine, et dont il eut une fille naturelle. Rosalie Vetch est l'inspiratrice des personnages d'Ysé dans Partage de Midi ; elle repose au cimetière de Vézelay, où l'a rejointe sa fille.

Romain Rolland (1866-1944), lui, enfant de la Nièvre toute proche, est sans conteste plus vézelien : il résida à Vézelay, rue Saint-étienne, de 1938 jusqu'à sa mort (il est enterré au cimetière de Brèves, près de Clamecy où il était né). Y cherchant un havre de retraite et de méditation, il y reçoit cependant beaucoup et y poursuit une correspondance abondante qui témoigne de la personnalité intellectuelle exceptionnelle et multiforme de ce très grand écrivain et humaniste, prix Nobel de littérature en 1916. Mais rien de Vézelay ne transparaît dans son œuvre, très abondante et que sa hauteur de vue situe dans des perspectives universelles. On lui doit entre autres la vaste fresque romanesque Jean-Christophe, en 10 volumes (1904-1912), une évocation de son pays dans Colas Breugnon (1919), des pièces de théâtre souvent à thèmes historiques. Il est aussi musicien et musicologue (Beethoven, 1903 ; Haendel, 1910) et biographe (Michel-Ange, 1907 ; La Vie de Tolstoï, 1911 ; Gandhi, 1924 ; Vie de Ramakrishna, 1929 ; Vie de Vivekananda, 1930, Péguy, 1945). Dialoguant avec Gandhi, Stefan Zweig, Richard Strauss, Hermann Hesse, Freud, Tagore, Claudel et bien d'autres, il est un grand témoin de son époque et un homme de l'engagement audacieux, sensible à la thématique de la non-violence, osant publier le manifeste pacifiste Au-dessus de la mêlée en 1915, Pour l'Internationale de l'Esprit en 1918 ou un Essai sur la mystique de l'action en 1929.

 

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Romain Rolland

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Georges Bataille

C'est aussi dans une grande discrétion que vécut à Vézelay un écrivain qui se situe dans un tout autre registre, sulfureux aux yeux de certains, souvent mal connu : Georges Bataille (1897-1962). Inhumé au cimetière de vézelay, il y arriva en 1943, acquérant une maison rue de l'Hôtel-de-Ville. Très jeune, il déclarait vouloir « élaborer une philosophie paradoxale », ce qui le poussa sans doute à renoncer au grand séminaire commencé quand il pensait devenir prêtre. Admis à l'école des chartes, il sera en fait archiviste-paléographe en 1922 et travaillera à la bibliothèque nationale puis aux bibliothèques de Carpentras et d'Orléans. Mais son œuvre littéraire s'imposera ailleurs, mêlant son goût pour le Moyen Âge et sa fascination pour la quête spirituelle, la mystique, mais aussi, et en même temps, pour la mort, la sexualité, l'érotisme, la transgression ; avec souvent pour références Nietzsche ou Sade. La rencontre avec Michel Leiris sera décisive pour lui, confirmant son rejet du surréalisme ; avec Leiris et, entre autres, Roger Caillois, il fonde le Collège de sociologie, qui, comme plusieurs revues dont il assumera la direction (Documents, Critique, Acéphale, Minotaure), sera un important lieu de débats artistiques et intellectuels. Philosophe bien qu'il s'en défende (L'Expérience intérieure, 1943 ; L'érotisme et La littérature et le mal, 1957), Bataille est aussi l'auteur d'ouvrages sur l'art (La peinture préhistorique, Lascaux ou la naissance de l'art, 1955 ; Manet, 1955. Parmi ses œuvres romanesques, on peut citer Histoire de l'œil (1928), Madame Edwarda (1937), L'abbé C. (1950), Le Bleu du ciel (1957), Les Larmes d'Éros, 1961.

Lors des manifestations théâtrales d'Avignon de 1947 (voir ci-dessus), on montera aussi une pièce d'un jeune auteur encore inconnu (La Terrasse de midi) qui, côtoyant alors les Zervos, ne se doutait pas que sa propre histoire rejoindrait Vézelay bien plus tard : Maurice Clavel (1920-1979), philosophe et homme de théâtre, romancier, grand résistant, journaliste, incontournable acteur et témoin de la vie culturelle de son temps. Né à Frontignan, il intègre l'école normale supérieure de la rue d'Ulm et obtient brillamment son agrégation de philosophie, qui lui vaudra après la Libération un poste de professeur au lycée Carnot de Dijon. Jusque-là, l'engagement dans la Résistance est au cœur de sa vie, le portant à la tête des maquis FFI d'Eure-et-Loir, ce qui lui permettra d'accueillir le général de Gaulle à la cathédrale de Chartres lors de la libération de la ville, scène bien à la mesure du personnage.

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Maurice Clavel

Partageant sa vie avec la comédienne Sylvia Monfort, Maurice Clavel se veut alors avant tout homme de théâtre (Les Incendiaires, 1947), mais sans grand succès. En 1951, il est secrétaire général du TNP de Jean Vilar, puis c'est la politique qui l'appelle de nouveau, par le biais du journalisme. Gaulliste de gauche, il collabore au journal Combat et s'engage contre la torture en Algérie et tous les colonialismes. Il est alors un professeur de philosophie quelque peu atypique (« fantaisiste » aux yeux de l'administration...) aux lycées Camille-Sée et Buffon, à Paris, où il transmet sa passion pour Kant. Par ses chroniques dans la presse et à la radio, avant sa fameuse rubrique dans le Nouvel Observateur (1967), il est un polémiste redoutable ; en 1971, il participe, au côté de Jean-Paul Sartre, à la fondation de l'agence de presse et du journal Libération (1973). Et il ne cesse d'écrire, théâtre (et scénarios de films) et romans. Parmi ceux-ci, le très beau La pourpre de Judée (1967) et Le tiers des étoiles (prix Médicis 1972) témoignent indirectement d'un événement capital de sa vie : sa conversion au catholicisme, en lien avec les franciscains dont il est le voisin à Paris et grâce à qui il s'installera l'été à Vézelay (1975) puis à Asquins. Une démarche spirituelle qui lui permet une lecture originale et positive de mai 68, « souffle de l'Esprit » à ses yeux, à l'image de ce qui a bouleversé sa vie, et qui le conduit à prendre position sur les questions qui agitent la pensée chrétienne de l'après-concile et de l'après-soixante-huit (Ce que je crois, 1975 ; Dieu est Dieu, nom de Dieu !, 1976). Après avoir accompagné la brève aventure des « nouveaux philosophes », qui se retrouvent souvent dans son jardin d'Asquins, il publie en 1979, comme un testament intellectuel et spirituel, La Suite appartient à d'autres.

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Max-Pol-Fouchet

Dans les années soixante-dix, on pouvait aussi voir, tôt le matin, un homme arpenter la basilique de Vézelay, parfois accompagné de sa petite fille mais le plus souvent dans la solitude et la discrétion propices au recueillement d'un agnostique, humaniste et « honnête homme » : l'écrivain Max-Pol Fouchet (1913-1980). Poète, journaliste, critique d'art, il était né en Normandie mais fut très marqué par ses années passées en Algérie de 1930 à 1945, ses années de jeune adulte où il côtoie Camus et le milieu intellectuel de la ville blanche. écrivain, il est d'abord poète (Simples sans vertu, 1936 ; Vent profond, 1938 ; Les Limites de l'amour, 1942 ; Demeure le secret, 1961) et serviteur des poètes, notamment par la revue Fontaine qu'il fonde en 1939 ; on trouvera entre autres dans cette « revue de la résistance en pleine lumière » les signatures de Char, éluard, Supervielle, Aragon ou Pierre Emmanuel. Il est aussi romancier (La Rencontre de Santa-Cruz, 1976 ; La Relevée des herbes, 1980 ; Histoires pour dire autre chose, 1980, et essayiste (Les Appels, 1967 ; Anthologie thématique de la poésie française, 1958). On le connaît en revanche moins pour ses travaux sur la musique ou l'ethnographie, domaine où il développe son goût pour des voyages (Les Peuples nus, 1953 ; Terres indiennes, 1955 ; Nubie, splendeur retrouvée, 1965) dont il rend compte également par de remarquables photographies. Homme engagé et de son temps, Max-Pol Fouchet fut aussi un homme de radio et de télévision, précurseur en ce domaine de la vulgarisation culturelle au sens le plus noble du terme. 

Parmi bien d'autres productions, il a fortement marqué des émissions comme Le Fil de la vie (1953-1958), Lectures pour tous (1953-1968), avec Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, Terre des Arts (1959-1977). Habitant rue des écoles, où il s'est éteint, il repose au cimetière de Vézelay.

Lors de ses obsèques, un autre écrivain vézelien rendit hommage à Max-Pol Fouchet (Éloge de Max-Pol Fouchet, 1980) : Jules Roy (1907-2000), lui aussi marqué par des années algériennes, lui aussi devant finir sa vie à Vézelay, lui aussi arpentant seul les travées de la basilique, lui aussi inhumé au cimetière derrière l'église. Non sans une certaine jalousie, il conduira son œuvre littéraire dans l'ombre de celles de Camus et de Malraux, entre la forte prégnance de sa vocation et de ses expériences militaires, et son amour tardif pour Marie Madeleine. Un amour exprimé parfois au prix d'une rudesse souvent injuste à l'égard des Vézeliens, dans la jalousie de celui qui se croyait seul digne d'aimer la sainte femme et son sanctuaire...

Après sa naissance et son enfance en Algérie, où il commence des études au séminaire, Jules Roy intègre l'école d'officiers de Saint-Maixent, commande dans les tirailleurs algériens puis devient aviateur ; un choix auquel la rencontre avec Saint-Exupéry n'est sans doute pas étrangère. Ses scrupules lorsqu'il participe aux bombardements de la Libération au sein de l'aviation de la France libre (évoqués dans La Vallée heureuse, prix Renaudot 1940 ; Le Métier des armes, 1948 ; Retour de l'Enfer, 1951), puis, surtout, sa révolte contre les actions menées en Indochine en 1953 lui font quitter l'armée avec fracas.

Il se consacre alors entièrement à l'écriture, multipliant romans, essais, souvenirs, poèmes, théâtre. Il reçoit le Grand prix de l'Académie française en 1958, le Grand prix national des Lettres en 1969 et le prix de la Ville de Paris en 1975. Monumentale, son œuvre majeure est une fresque de l'histoire de l'Algérie de la conquête coloniale à l'indépendance : le cycle des Chevaux du soleil (six volumes, 1967-1975). Elle ne doit cependant pas faire oublier les romans et récits que sont, entre autres, La Femme infidèle (1955), L'Amour fauve (1971), Le Désert de Retz (1978) ou La Saison des Za (1982). L'histoire récente est très présente dans l'œuvre de Jules Roy : La Guerre d'Algérie (1960), La Bataille de Dien Bien Phu (1963), Le Voyage en Chine (1965). Enfin, parmi de nombreux essais, on peut citer Passion et mort de Saint-Exupéry (1951), Étranger pour mes frères (1982), Vézelay ou l'Amour fou (1990), Rostropovitch, Gainsbourg et Dieu (1991), ces deux derniers titres témoignant de l'attachement de l'auteur à Vézelay, tout comme son long poème Prière à Mademoiselle Sainte-Madeleine (1984) traduit son amour pour la sainte que l'on y vénère.

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Jules Roy

 

C'est Louise de Vilmorin qui avait fait découvrir Vézelay à Jules Roy lors d'une escapade en Bourgogne, en 1956. Il y reviendra puis, comme dans une quête amoureuse qui ne dit pas son nom, s'en rapprochera peu à peu en séjournant à partir de 1963 dans des résidences de campagne des alentours, avant de s'installer à deux pas de la basilique en 1978. Le lieu sera très présent dans plusieurs ouvrages entre souvenirs et autobiographie, comme les Mémoires barbares (1989), Adieu ma mère, adieu mon cœur (1996 ; ici, c'est d'un retour en Algérie qu'il s'agit) ou les trois tomes du Journal (Les années déchirement, 1925-1965, 1997 ; Les années cavalières, 1966-1985, 1998 ; Les années de braise, 1986-1996, 1999).

A l'écart de ces grands noms, un écrivain moins connu reste attaché à Vézelay, où, natif d'Avallon, il résida : le philosophe, moraliste et romancier Henri Petit (1900-1978). Malgré les efforts de l'active association des amis d'Henri Petit, sa notoriété n'est pas à la hauteur de l'intérêt de son œuvre. Parmi celle-ci, abondante et diverse, on peut citer un original Journal de pensée, un Descartes et Pascal (1930), Derniers combats de Don Quichotte (1931), Un homme veut rester vivant (1940, Grand prix littéraire de la Ville de Paris), L'honneur de Dieu (1958, Grand prix de l'Académie française), Les justes solitudes (1965, Grand prix de littérature française), Sursis au désespoir, de 1972, année où Henri Petit reçoit le Grand prix national des Lettres ; et, bien sûr, son Vézelay (1927, rééd. 2003) écrit en Syrie dans la nostalgie de son « port d'attache bourguignon ».

Il convient également d'évoquer ici un savant érudit à qui l'histoire et l'archéologie locale doivent beaucoup, l'abbé Bernard Lacroix (1912-2002). Né dans le Jura mais ayant des attaches familiales à Avallon, il est prêtre en 1937 et curé de Cure de 1947 à 1995. Ses nombreux travaux portent en grande partie sur le site des Fontaines-Salées et Saint-Père, mais aussi sur le centre sidérurgique trop méconnu du Crot-au-Port. On associera à son nom celui de deux des franciscains qui servirent plusieurs années la basilique de Vézelay et l'étudièrent avec passion et respect, les pères Pascal Seynhaeve et Hugues Delautre, aujourd'hui disparus tous les deux. Si le premier publia un ouvrage pertinent né de sa fréquentation attentive de l'édifice, l'humble modestie du second, découvreur du phénomène lumineux du solstice d'été dans l'église, ne lui a malheureusement pas permis de faire connaître tous les fruits de ses très patientes recherches historiques et archéologiques.

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